LES MOISISSURES DANS LE PARC DE LOGEMENT DE BATIGÈRE : UN SCANDALE SANITAIRE ET JUDICIAIRE

Dossier d’Enquête Spécial

Date : 14 Décembre 2025

Sujet : Habitat Indigne, Santé Publique et Responsabilité des Bailleurs Sociaux

Introduction

Le logement social en France repose sur une promesse républicaine fondamentale : offrir un toit décent et abordable aux foyers les plus modestes. Cette mission d’intérêt général, confiée à des Entreprises Sociales pour l’Habitat (ESH) et des Offices Publics de l’Habitat, est aujourd’hui remise en question par la multiplication alarmante de cas d’insalubrité. Au cœur de cette tempête médiatique et juridique se trouve le groupe Batigère, un acteur majeur du secteur, désormais confronté à une série de révélations accablantes et de condamnations judiciaires.

Depuis plusieurs années, et avec une accélération notable en 2024 et 2025, des milliers de locataires du parc Batigère tirent la sonnette d’alarme. Du Bas-Rhin à l’Île-de-France, en passant par la région lyonnaise, le constat est tristement identique : des murs noirs de champignons, une humidité pénétrante qui pourrit les effets personnels, et des conséquences sanitaires désastreuses pour les occupants, notamment les enfants et les personnes âgées.

Moisissures étendues sur un mur de logement social
Figure 1 : L’étendue des dégâts dans un logement locatif, illustrant le type d’insalubrité rencontré par les locataires Batigère.

Ce document a pour vocation de dresser un état des lieux exhaustif de cette crise. Il ne s’agit pas de cas isolés, mais d’un phénomène systémique qui interroge la gestion du patrimoine, la réactivité du bailleur et le respect de la dignité humaine. Nous analyserons l’ampleur du désastre à travers des cas emblématiques comme ceux de Lingolsheim et de Villejuif, détaillerons les impacts sanitaires gravissimes documentés par les médecins, et exposerons la réponse ferme apportée par les tribunaux français qui, par une série de décisions récentes, ont condamné Batigère à réparer ses torts.

Partie 1 : Le Groupe Batigère – Présentation et Responsabilités

Le Réseau Batigère est l’un des principaux acteurs du logement social en France. Avec un patrimoine de plus de 150 000 logements gérés sur l’ensemble du territoire national, le groupe se présente comme un acteur engagé de l’économie sociale et solidaire. Sa structure complexe, composée de plusieurs Entreprises Sociales pour l’Habitat (ESH) comme Batigère Habitat, Batigère en Île-de-France, ou encore Présence Habitat, lui confère une force de frappe considérable en matière d’aménagement du territoire.

La mission statutaire de Batigère est claire : construire, réhabiliter et gérer des logements pour ceux qui ne peuvent pas se loger aux conditions du marché libre. En tant que bailleur social, Batigère bénéficie de financements publics, d’exonérations fiscales et de la garantie des collectivités locales. En contrepartie de ces aides, l’État et la société attendent une gestion exemplaire. L’obligation première d’un bailleur, qu’il soit privé ou social, est définie par l’article 6 de la loi du 6 juillet 1989 : délivrer un logement décent.

Chiffres Clés du Groupe Batigère

  • Patrimoine : + de 150 000 logements en France.
  • Implantation : Grand Est, Île-de-France, Rhône-Alpes, PACA.
  • Statut : Acteur de l’économie sociale et solidaire.
  • Obligation légale : Fournir un logement « clos et couvert » sans « risques manifestes pour la sécurité physique ou la santé ».

Cependant, la taille du groupe semble aujourd’hui être un facteur d’inertie. La centralisation de la gestion et l’externalisation de l’entretien courant sont souvent pointées du doigt par les associations de locataires comme causes de la dégradation du service rendu. Lorsqu’un locataire signale une fuite ou une tache de moisissure, la chaîne de décision est souvent longue, diluant les responsabilités entre l’agence locale, le siège régional et les prestataires techniques.

La responsabilité de Batigère n’est pas seulement contractuelle, elle est morale. Loger des populations vulnérables implique une vigilance accrue. Or, les enquêtes montrent que dans de nombreuses résidences, le vieillissement du bâti (souvent construit dans les années 60 ou 70) n’a pas été anticipé par des plans de rénovation thermique et d’étanchéité suffisants, laissant les locataires seuls face à la dégradation de leur cadre de vie.

Partie 2 : L’Ampleur du Problème des Moisissures

L’année 2025 marque un tournant dans la visibilité de la crise du logement chez Batigère. Ce qui était perçu comme des incidents techniques épars apparaît désormais comme une crise structurelle touchant plusieurs régions.

Le Cas Emblématique de Lingolsheim (Bas-Rhin)

À Lingolsheim, dans la banlieue de Strasbourg, deux tours gérées par Batigère sont devenues le symbole de l’habitat indigne dans le Grand Est. Surnommées les « tours de la honte » par certains médias locaux, ces immeubles situés rue du Général-de-Gaulle abritent 120 familles vivant un calvaire quotidien.

Les tours Batigère à Lingolsheim au centre de la polémique
Figure 2 : Les tours Batigère à Lingolsheim, où les locataires ont alerté la presse et la préfecture sur l’état de délabrement avancé.

Une enquête approfondie menée par le média Rue89 Strasbourg et relayée par la presse nationale a révélé des conditions de vie effarantes. En plein hiver, des pannes de chauffage récurrentes ont laissé les habitants par des températures glaciales, aggravant les problèmes d’humidité. Les murs de nombreux appartements sont couverts de moisissures noires, vertes et duveteuses. Les infiltrations d’eau par les façades et les toitures sont légion.

La situation est telle que la Confédération Syndicale des Familles (CSF) a dû intervenir massivement, organisant des visites porte-à-porte qui ont contredit les affirmations du bailleur selon lesquelles il n’avait pas connaissance de l’ampleur des dégâts. En novembre 2025, Batigère a été convoqué en urgence à la préfecture du Bas-Rhin, une démarche rare qui témoigne de la gravité de la situation sanitaire.

Détail des moisissures dans un appartement à Lingolsheim
Figure 3 : Gros plan sur les moisissures proliférant autour des fenêtres et sur les murs porteurs, conséquences directes des infiltrations et de la mauvaise isolation.

Villejuif (Val-de-Marne) : 80% des Logements Touchés

En Île-de-France, la situation n’est guère plus reluisante. À Villejuif, dans le quartier des Lozaits et la cité Mermoz, la colère gronde. Selon les estimations des collectifs de locataires et des élus locaux, près de 80% des 1500 logements gérés par Batigère dans ce secteur présenteraient des traces de moisissures ou d’infiltrations.

« C’est un enfer. On nettoie à la javel tous les jours, mais ça revient toujours. L’odeur prend à la gorge dès qu’on rentre. Mes enfants toussent toute la nuit. »

— Témoignage d’une mère de famille résidant aux Lozaits (Villejuif)

Ces immeubles, construits à la fin des années 1950, souffrent d’un manque criant d’entretien structurel. L’étanchéité des façades est poreuse, les VMC (Ventilation Mécanique Contrôlée) sont souvent obsolètes ou en panne, transformant les appartements en étuves humides. Les locataires décrivent un sentiment d’abandon total, exacerbé par des hausses de charges alors même que la qualité de service s’effondre.

Mantes-la-Ville et Autres Sites

Le fléau s’étend également aux Yvelines. À Mantes-la-Ville, dans le quartier des Merisiers, des locataires ont rapporté devoir jeter régulièrement des vêtements et des meubles pourris par l’humidité ambiante. Les plafonds s’effritent sous l’effet des dégâts des eaux non traités. D’autres signalements proviennent de résidences à Creil ou en région lyonnaise, dessinant la carte d’un parc immobilier à bout de souffle.

Champignons développés sur un plafond
Figure 4 : Prolifération fongique sur les plafonds, signe d’une humidité structurelle grave.

Partie 3 : Les Conséquences Sanitaires Dramatiques

Vivre dans un logement moisi n’est pas qu’une question de confort ou d’esthétique ; c’est un danger réel et immédiat pour la santé physique et mentale. Les moisissures libèrent des spores microscopiques et des mycotoxines qui, lorsqu’elles sont inhalées, provoquent une réaction inflammatoire des voies respiratoires.

Une Explosion des Pathologies Respiratoires

Les médecins généralistes et pneumologues intervenant dans les quartiers concernés ont noté une surreprésentation des pathologies respiratoires chez les locataires Batigère vivant dans ces conditions insalubres. L’asthme, en particulier chez les jeunes enfants, est la conséquence la plus fréquente. L’exposition chronique aux moisissures Stachybotrys chartarum (moisissure noire toxique) est particulièrement redoutée.

Des certificats médicaux, produits lors des audiences judiciaires, attestent de liens de causalité directs. « L’état de santé de l’enfant X nécessite impérativement un relogement dans un environnement sain et sec », peut-on lire dans de nombreux dossiers. Les bronchiolites à répétition chez les nourrissons et les bronchites chroniques chez les adultes sont devenues monnaie courante dans les tours de Lingolsheim ou les barres de Villejuif.

Habitants montrant les dégâts dans leur logement
Figure 5 : Les habitants, épuisés, montrent l’état de leurs murs qui dégrade leur santé au quotidien.

Impact Psychologique et Social

Au-delà des poumons, c’est le moral qui est atteint. La honte d’inviter des proches dans un logement qui sent le moisi, l’anxiété de voir ses enfants tomber malades, et le sentiment d’impuissance face à un bailleur sourd génèrent un stress chronique. Des cas de dépressions nerveuses liées aux conditions de logement ont été rapportés. C’est ce qu’on appelle le « syndrome du bâtiment malsain », qui affecte la dignité même des individus.

Partie 4 : Les Condamnations Judiciaires de Batigère

Face à l’inertie du bailleur, la justice est devenue le dernier rempart pour les locataires. Les années 2023 et 2024 ont vu se multiplier les décisions de justice défavorables au groupe Batigère, marquant la fin de l’impunité pour la gestion défaillante du parc social.

Cour d’Appel de Paris (Décembre 2023) : Une Décision Structurante

Dans un arrêt rendu en décembre 2023, la Cour d’appel de Paris a confirmé la condamnation de la société Batigère en Île-de-France. Le tribunal a reconnu que le bailleur avait manqué à son obligation de délivrance d’un logement décent. Dans cette affaire, le locataire vivait depuis des années avec des infiltrations récurrentes.

La Cour a non seulement ordonné la réalisation immédiate des travaux de remise en état (peintures, étanchéité) sous astreinte, mais a également condamné Batigère à verser des dommages et intérêts significatifs pour le « trouble de jouissance » subi. Cette jurisprudence est cruciale car elle établit que le bailleur ne peut se contenter de réparations cosmétiques ; il a une obligation de résultat concernant la salubrité.

Tribunal Judiciaire de Nice (2024) : L’Insalubrité Constatée

Plus récemment, en 2024, le Tribunal judiciaire de Nice a frappé fort. Saisi par des locataires dont l’appartement était envahi de moisissures, le juge a constaté l’état d’insalubrité du logement.

Condamnation Tribunal Judiciaire de Nice (RG n°24/02517)

Le tribunal a prononcé :

  • Le constat officiel de l’insalubrité de l’appartement.
  • La condamnation de la SA BATIGERE HABITAT à verser 300 € par mois aux locataires à titre d’indemnisation jusqu’à la réalisation complète des travaux.
  • L’obligation de relogement si les travaux ne peuvent être effectués en site occupé.

Cette décision financière est une épée de Damoclès pour le bailleur : tant que le problème persiste, il paye. C’est un levier incitatif puissant pour accélérer les rénovations.

Tribunal Judiciaire de Bobigny (2024) : La Seine-Saint-Denis en Première Ligne

En Seine-Saint-Denis, territoire où la crise du logement est aiguë, le Tribunal judiciaire de Bobigny a également condamné Batigère Habitat. Dans une décision de 2024, le juge a souligné « l’intensité du trouble et sa durée ». Le bailleur a été condamné à indemniser le locataire pour le préjudice de jouissance subi depuis novembre 2023. La justice refuse désormais l’argumentaire du bailleur rejetant la faute sur le mode de vie des locataires (manque d’aération), dès lors que des défauts structurels (isolation, VMC) sont avérés.

Document juridique symbolisant les recours
Figure 6 : Les dossiers s’empilent devant les tribunaux, forçant Batigère à réagir face à la multiplication des condamnations.

Ces condamnations s’inscrivent dans un mouvement plus large de responsabilisation des bailleurs sociaux. Bien que juridiquement distinct, le cas de Grand Lyon Habitat (récemment condamné pour la 5ème fois pour des faits similaires) sert souvent de référence dans les plaidoiries des avocats pour démontrer le caractère systémique de la gestion défaillante dans le logement social en France. Pour Batigère, le risque n’est plus seulement financier, il est réputationnel.

Partie 5 : Les Stratégies d’Évitement du Bailleur

Malgré l’accumulation de preuves et de décisions de justice, la réponse de Batigère sur le terrain est souvent perçue comme une stratégie d’évitement. Les locataires et leurs associations dénoncent une mécanique bien huilée pour retarder les investissements lourds.

La première ligne de défense consiste systématiquement à culpabiliser le locataire. « Vous n’aérez pas assez », « Vous faites sécher votre linge à l’intérieur », « Vous bouchez les ventilations ». Si l’aération est nécessaire, elle ne peut suffire à assainir un logement dont les murs sont des passoires thermiques ou dont la toiture fuit. Cette rhétorique permet de gagner du temps et de refuser la prise en charge des travaux.

Ensuite vient la minimisation technique. Plutôt que de traiter la cause (infiltration, pont thermique), le bailleur envoie des prestataires pour passer un coup de peinture anti-humidité ou nettoyer les taches à la javel. Ces solutions cosmétiques masquent le problème pour quelques semaines, avant que les moisissures ne réapparaissent de plus belle.

Habitants excédés lors d'une réunion
Figure 7 : Réunion de locataires excédés par les promesses non tenues et les réparations superficielles.

Enfin, le recours aux expertises contradictoires. Lorsqu’un locataire engage une procédure, Batigère mandate ses propres experts ou ceux de son assurance, qui tendent souvent à minimiser la responsabilité du bâti. Il faut alors une longue bataille d’experts judiciaires indépendants pour faire éclater la vérité technique, un processus coûteux et épuisant pour des familles aux revenus modestes.

Partie 6 : La Mobilisation des Locataires

Face à ce mur institutionnel, la peur a changé de camp. Les locataires s’organisent, soutenus par des syndicats et des élus.

À Villejuif, la menace d’une grève des loyers a été brandie. C’est une arme nucléaire dans le rapport de force locatif : consigner les loyers sur un compte bloqué jusqu’à réalisation des travaux. Cette action collective, relayée par des figures politiques locales comme le sénateur Pascal Savoldelli, a obligé la direction de Batigère à sortir du silence.

À Lingolsheim, c’est la Confédération Syndicale des Familles (CSF) qui a mené la fronde. En réalisant ses propres diagnostics appartement par appartement, l’association a produit un « contre-expertise » citoyenne irréfutable. La médiatisation via Rue89 Strasbourg et BFM Alsace a forcé la préfecture à intervenir, plaçant le bailleur sous surveillance administrative.

Locataires témoignant du froid et de l'humidité
Figure 8 : La mobilisation médiatique est devenue un levier essentiel pour les locataires oubliés.

Partie 7 : Le Cadre Juridique et les Recours

Pour les locataires victimes, le droit français offre des armes puissantes, bien que parfois complexes à activer.

Le Logement Décent : Une Obligation Non Négociable

Le décret n°2002-120 du 30 janvier 2002 est la bible en la matière. Il stipule qu’un logement ne doit pas laisser apparaître de risques manifestes pour la santé. La présence d’humidité importante, de moisissures ou d’infiltrations contrevient directement à ce décret.

Les Procédures Disponibles

  1. Mise en demeure : Première étape indispensable, envoyée en recommandé au bailleur.
  2. Signalement ARS / SCHS : Le Service Communal d’Hygiène et de Santé peut venir constater l’insalubrité et mettre en demeure le propriétaire de faire les travaux.
  3. Commission de Conciliation (CDC) : Une étape amiable souvent utile.
  4. Saisine du Juge des Contentieux de la Protection : Au tribunal judiciaire, pour forcer les travaux sous astreinte et obtenir des dommages et intérêts (comme vu dans les condamnations de 2024).
Famille épuisée par l'humidité
Figure 9 : Une famille épuisée par des années de procédure et de vie dans l’humidité.

Conclusion

L’affaire des moisissures dans le parc Batigère dépasse le simple cadre du litige locatif. C’est un symptôme alarmant de la crise du logement social en France, où le vieillissement du parc se heurte à des logiques de gestion parfois trop financières. Les condamnations récentes prononcées par les tribunaux de Paris, Nice et Bobigny envoient un message clair : l’impunité est terminée.

Pour Batigère, l’heure n’est plus aux réparations de fortune mais à la remise en question profonde de sa politique de maintenance. Il est urgent de lancer des plans de rénovation massive et de rétablir un dialogue sincère avec les locataires. La santé des enfants qui grandissent dans ces murs ne peut être la variable d’ajustement d’un bilan comptable. Ce scandale sanitaire et judiciaire appelle à une réforme structurelle des obligations de résultats des bailleurs sociaux, pour que le « droit au logement » ne soit pas seulement un droit à un toit, mais un droit à la dignité.

© 2025 – Document réalisé pour information et sensibilisation sur l’habitat indigne.

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